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Entre satire punk et quête de vengeance, Atsushi Kaneko réinvente Dororo dans une ville cyberpunk glaciale.
De l'encre à l'écran. Encralys le futur du divertissement du cinéma, séries, mangas & animés
Résumé
Mangaka hors normes et libéré de tous codes, Atsushi Kaneko nous offre avec Search and Destroy une œuvre aussi captivante que complète. Dans une ambiance toujours punk et sanguinaire fidèle à lui-même, il nous livre la quête d’une femme enragée, sous fond de satire insolente et de réflexions profondes sur la société humaine.
Search and Destroy suit la quête effrénée d’une jeune femme mi-robot mi-humaine qui part à la recherche des différentes parties de son corps qui lui ont été dérobé à sa naissance. Dans une soif de vengeance et motivée par une violente colère, Hyaku se confronte aux milieux mafieux et androïdes de la ville d’Hachisuka pour récupérer de force ce qui lui appartient de plein droit. Son parcours croise celui de Doro, un jeune vagabond mystérieux qui arpente la ville et ses dangers pour survivre. Entre complots politiques, trafics illicites et injustices sociales, l’alliance entre ces deux personnages qu’a priori tout oppose, nous mène progressivement vers la vérité sur le passé d’Hyaku et nous offre de profondes réflexions sur la vie et les comportements de la société humaine.
©Atsushi Kaneko - Tezuka Productions
Avec Search and Destroy, Atsushi Kaneko propose une réecriture du mythe de Dororo de l’illustre et incontournable Osamu Tezuka. Publiée en 1968, l'œuvre initiale retrace la quête d'Hyakkimaru, un jeune homme dont 48 parties de son corps ont été offertes à des démons à sa naissance. Prenant place dans l'époque féodale mouvementée de la période de Sengoku, l'histoire suit la vengeance du personnage principal qui, combat après combat, reprend la possession de son corps. Si reprend cette même trame narrative et propose à sa manière une quête de vengeance, le manga change complètement d'ambiance en proposant un cadre cyberpunk, tellement hybride qu’il en est presque déstabilisant.
©Atsushikaneko - TezukaProductions
Dès le début, le prologue nous plonge de façon très efficace dans l’atmosphère d’une contrée glaciale et sévère où la neige ne cesse de s’abattre. Qu’elle se manifeste au travers d’une nature hostile ou qu’elle prenne place dans une ville soviétique d’après-guerre, cette mise en scène hivernale annonce une histoire sans trêve ni repos. Si quelques longues scènes de flashbacks éclairantes sur la vie passée d’Hyaku prennent place dans la forêt, au milieu des bêtes sauvages et des vestiges militaires, l’essentiel de l’action se déroule dans la zone urbaine d’Hachisuka. Avec de nombreux paysages et scènes urbaines soigneusement composées, Atsushi Kaneko nous livre quelques belles illustrations d’architecture brutaliste, de statues soviétiques gigantesques et de vieilles villes en ruines.
Malgré les séquelles d’une guerre passée, la ville prend pourtant l’allure d’une métropole futuriste et dystopique où humains et androïdes, appelés creech, coexistent dans un mépris et une inégalité visible. C’est donc dans cet univers hybride, confus et en tension que l’auteur réussit à nous transporter et nous captiver.
©Atsushi Kaneko - Tezuka Productions
Le déroulement de l’histoire, tournée autour de la quête d’un corps et de la recherche de vérité, n’est finalement pas l’aspect le plus intéressant de l’ouvrage. L’intrigue est rapide et ne s’attarde pas dans un quelconque suspense. Hyaku n’a en effet aucun mal à trouver ses cibles et à récupérer son dû et nous offre à cette occasion des scènes de combat dont l’acharnement, la rage et la brutalité sont accentuées par une surenchère de traits d’un grand dynamisme et intensité. Quant à son mystérieux passé, il est progressivement révélé au cours des récits des différentes personnages suivis.
Grâce à ce déroulé narratif efficace, Kaneko s’autorise à développer, notamment dans le deuxième et troisième tome, un contexte socio-politique relativement complet et intéressant. En détaillant les manigances du maire de la ville, par ailleurs lié au destin d’Hyaku, l’auteur dévoile les rouages d’un gouvernement corrompu et barbare.
©Atsushi Kaneko - Tezuka Productions
Mensonges, travail forcé et discrimination, esquissent ainsi, avec un message pour le moins universel, l’immoralité et la cruauté d’une société au pouvoir. Et parce que les convictions et la colère de l’auteur ne s’arrêtent pas là, Kaneko poursuit son récit dénonciateur dans un cynisme explosif et assumé. Au travers des mises en scènes de certains personnages, il déploie le portait irrévérencieux de l’Homme en proie à tous les vices. Goinfre répugnant et abject, creech diabolique en manque de souffrance humaine, prêtre pervers et assassin, et tueur à gages avide de violence complètent le tableau de la débauche et de la bassesse de cette société malade.
Un travail fin et déroutant sur la psychologie et la vie des personnages. Pour apporter plus de nuances et de finesse au récit, Kaneko prête à certains de ces personnes une dimension psychologique incroyablement bien travaillée et qui rend la lecture d’autant plus captivante et intéressante. Au fil des chapitres, on assiste à la transformation à la fois corporelle et psychique d’Hyaku, amenant, avec la redécouverte des sens, une pensée profonde sur le corps, sa sensibilité mais aussi sa vulnérabilité. Son évolution et ses doutes questionne également la notion de vérité, d’identité et d’humanité.
Le personnage de Doro s’avère, de la même façon, extrêmement complexe et intriguant et donne lieu à des renversements de situations et des inversions de rôles étonnants et passionnants. Avec ces personnages habilement construits et ces narrations surprenantes, l’auteur équilibre son récit moqueur et incisif en laissant au lecteur une place pour se faire son propre avis et notamment interroger la notion de bien et de mal.
©Atsushi Kaneko - Tezuka Productions
3 tomes de 6 chapitres Alors que le premier tome pose le contexte et l’intrigue avec des premières vengeances articulées entre des flashbacks et la rencontre avec Doro le personnage secondaire, les deux autres tomes sont davantage portés par le développement du contexte politique et par le portrait d’une société rongée par les vices.
©Atsushi Kaneko - Tezuka Productions
Peu intéressé, selon ses propres mots, par les discours inutiles, Atsushi Kaneko propose un juste équilibre entre dialogue et silence. Bien qu’il serait faux de parler de silence tant les bruits, respirations et cris parcourent les pages des chapitres, on retrouve un rythme de parole mesuré, mis au service du déroulement de l’intrigue et de réflexions philosophiques. L’humour, avec notamment les répliques de Doro, ponctue les dialogues tout en appuyant le côté satirique et irrévérencieux de l’œuvre.
Le graphisme punk et intense de l’œuvre explose les codes du manga et place définitivement Kaneko au rang d’auteur à part entier. Le trait épais de son dessin, l’utilisation de motifs en point et le découpage parfois originale de ses planches soulignent les fortes influences du comics américain sur l’auteur. La surenchère de traits des scènes d’action, peut- être un peu trop exagéré par moment, apportent également un certain dynamisme et chaos aux séquences. S’il n’hésite pas à user du plein noir pour augmenter les contrastes et la noirceur de certaines scènes ou au contraire à l’effacer pour laisser place à des pages presque blanches, Kaneko nous offre une œuvre bien composée et rythmée avec un équilibre entre scènes d’actions saturées, vues contemplatives et focus détaillés.
©Atsushi Kaneko - Tezuka Productions
La lecture de Search and Destroy a été une découverte réellement appréciable et a permis une une très bonne première approche de l’œuvre et du monde que déploie Atsushi Kaneko. Si le tome 1 annonce une histoire et des personnages intéressants, la suite n’en est que meilleure tant elle apporte un niveau supplémentaire de complexité, de nuance et de réflexion. L’univers punk de l’auteur, par ailleurs assez modéré dans cette œuvre par rapport à d’autres, dévoile un graphisme singulier et efficace et continue de jouer avec les codes du manga japonais et du comics américain pour le grand plaisir de celles et ceux qui sont attirés par ces esthétiques sombres et underground et ces personnages malsains et torturés.
S’il est vrai que les ambiances de Kaneko se sont pas au goût de tout le monde et notamment des puristes du manga classique japonais, son ouvrage qui flirte avec le comics et un ensemble de mondes riches et déjantés veut largement le coup d’œil pour son développement et sa profondeur !
©Atsushi Kaneko - Tezuka Productions