
Une analyse sur Amer Béton de Tekkon kinkurīto & Taiyō Matsumoto
De l'encre à l'écran. Encralys le futur du divertissement du cinéma, séries, mangas & animés
Résumé
Récit initiatique poignant de deux gamins des rues, Amer Béton est une des premières œuvres où Taiyō Matsumoto s’autorise à révéler tout son génie et son imaginaire. Dans un univers violent et avec un regard d’enfants, il apporte une vision poétique et mélancolique d’une ville dont l’atmosphère est transcendée par la force et l’excentricité du dessin de l’auteur.
Amer béton suit les aventures explosives de Noiro (Kuro) et Blanko (Shiro), deux orphelins des rues, dans l’étrange ville de Takara-machi. Avec leur réputation d’enfants terribles, le « gang des chats » nous embarque dans un quotidien aussi brutal que poétique et dévoile un regard complexe sur la ville et ses habitants. Avec l’arrivée d’un projet de transformation urbaine orchestrée par les yakuzas et par le mystérieux personnage d’Hebi, le duo inséparable se lance dans un dangereux combat unissant chefs mafieux obstinés, policiers impuissants et hommes de mains surnaturels. Au cours des péripéties, leur mental et leur psychologie seront mis à l’épreuve et révéleront toute l’intensité de leur relation pour livrer un conte initiatique marquant et touchant.
© Shōgakukan
L’enfance et l’amitié au travers de la vie de Shiro et Kuro En se centrant sur le quotidien de deux jeunes orphelins livrés à eux-mêmes et vivant dans la rue, Tekkon Kinkurīto est une œuvre profondément marquée par le thème de l’enfance, cher à Matsumoto. L’auteur explore la psychologie enfantine à travers ses personnages. Shiro, dont le nom signifie « blanc », incarne l’innocence, la naïveté et l’insouciance. Il se distingue par son apparence : chapeaux à têtes d’animaux, peluches accrochées à sa ceinture, éternelle goutte au nez. Les chansons, jeux et blagues qu’il invente mettent en avant sa pureté et sa simplicité. Mais Shiro n’est pas qu’innocence ; sa tristesse est palpable et souvent révélée par des répliques mélancoliques. Par opposition, Kuro - « noir » - représente la colère et la violence. Il apparaît comme un garçon dur, intrépide, jouant le rôle du grand frère prêt à tout pour protéger Shiro. Son évolution psychologique aborde des thèmes plus sombres, comme la folie et le mal. Ce contraste entre les deux personnages est aussi bien visuel que narratif, renforçant leur complémentarité. Le soin apporté à leur développement, tant sur le plan psychologique qu’esthétique, est remarquable. Malgré leurs oppositions, Shiro et Kuro entretiennent un lien extrêmement fort, qui évoque davantage une fraternité fusionnelle qu'une simple amitié. À l’image du yin et du yang, ils forment un équilibre qui, s’il est rompu, peut mener au chaos. Au travers de cette relation, Matsumoto sonde l’importance et la force des relations et va jusqu’à pousser très loin les choses.
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L’univers d’Amer béton est marqué par une noirceur lourde et une violence constante. On la retrouve dans la psychologie des deux garçons, leurs comportements agressifs, les scènes de combats et la misère urbaine dans laquelle ils baignent. Leur jeune âge rend cette brutalité d’autant plus choquante et bouleversante. Pourtant, Matsumoto insuffle de la poésie dans son récit, adoucissant, par touches subtiles, cette dureté. Le monde imaginaire de Shiro introduit des touches d’onirisme et de légèreté qui sont bienvenues. Aussi, certaines très belles illustrations, en début ou fin de chapitre, apportent des respirations visuelles très contemplatives. Des personnages secondaires comme le Rat, le chef yakuza ou Pépé, un vieux sans-abri, enrichissent l’histoire. Par leurs discours, souvent prophétiques ou mystiques, ils offrent une autre lecture du récit avec par exemple des références bibliques ou mythologies sacrées qui se glissent dans les répliques.
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Si l’œuvre s’attarde sur les aventures de Shiro et Kuro, elle porte aussi un regard sur la ville de Takaramachi, sur son essence et ses logiques. Le projet de transformation urbaine souhaité par les yakuzas et conduit par Hebi, dit le Serpent, est l’élément perturbateur de l’histoire. Ce qui est ici clairement un phénomène de gentrification, à savoir l’embourgeoisement d’une ville au détriment de ses populations habitantes, est appréhendé par le biais de plusieurs personnages, celui des enfants, du vieux sans-abri et du Rat. Ces derniers exposent leur attachement à la ville, les changements remarqués et les inquiétudes exprimées. Amer Béton est un conte urbain qui offre une vision enfantine de Takara-machi. Littéralement « trésor-ville », la ville est représentée à l’image du regard des enfants comme un vaste parc d’attractions où les perspectives déformées et les insertions d’éléments étranges et délirants renforcent une impression d’illusion et de ville irréelle. La diversité des points de vue adoptés, contre-plongées, panoramas perchés ou encore gros plans, participent au dynamisme et à l’intensité des scènes et nous immergent encore plus dans cette histoire fantastique.
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Structure : 3 tomes de 11 chapitres (20 pages par chapitre environ) Dans le premier tome, l’univers de la ville de Takara se dévoile, avec la présentation de Blanko et Noiro, leurs caractères et leur quotidien. La narration introduit également d’autres personnages, policiers et yakuzas, qui aide à préciser davantage le contexte. Le second tome introduit Hebi, personnage perturbateur et déclencheur de l’intrigue. Le dernier tome, plus introspectif, explore la psychologie des deux enfants et la nature de leur lien. Une version intégrale de 610 pages, regroupant les trois tomes, a été publiée en 2007 par les éditions Tonkam.
Texte : De façon générale, les paroles emploient un argot de rue avec des expressions familières, des insultes et des contractions de mots. Par contraste, on retrouve des discourssoutenus et élégants chez certains protagonistes, notamment au sein des yakuzas, mais également des discours très inspirés et philosophiques, avec le personnage du Rat ou le Grand-père par exemple, pour qui les non-dits et l’implicite prennent une profondeur particulière.
Blanko, quant à lui, apporte une parole très enfantine avec des tournures de phrases simplifiées, des chansons ou des contes. Graphisme : Dans Amer béton, Taiyô Matsumoto déploie un dessin unique qui sert l’univers onirique de l’œuvre. Simples, tremblants et parfois déformés, ces traits sont entièrement dessinés à la main et offrent ainsi un visuel fluide, très expressionniste et avec un traitement du détail impressionnant. Si les scènes sont souvent denses et très animées, l’utilisation du noir, très présent et saturé, permet un contraste efficace qui facilite la lecture. Le découpage diversifié des planches, à horizontal ou éclaté, participe à l’effervescence des scènes et permet des plans cinématographiques intenses.
Après avoir vu le magnifique film d’animation proposé par Michael Arias, la lecture de l’œuvre initiale a été évidente. Avec Amer Béton, Matsumoto propose une mise en scène des décors urbains et un développement des personnages tellement forts et maîtrisés qu’il nous plonge, avec fougue et envie, dans un récit profond et marquant. Si l’histoire apparaît violente et triste, le dessin exceptionnel de l’auteur nous promène dans un univers foisonnant et fantasmagorique dans lequel on pourrait se perdre pendant des heures. Première réalisation réellement intime et personnelle pour l’auteur, Tekkon Kinkurīto annonce le début d’un univers passionnant et d’un imaginaire sans fin. Paroles de l’auteur « Avant Amer Beton, mon éditeur me demandait de faire que des mangas liés au sport. C’est la première fois que j’ai eu vraiment carte blanche, donc j’ai tout mis. Je ne me souviens pas en détail de cette période, de comment est née cette histoire, mais j’avais une colère en moi, une colère qui devait sortir, s’exprimer. Elle m’a permis de continuer au-delà du premier chapitre, alors que je n’avais pas vraiment la cote comme mangaka. Et aujourd’hui, après trente ans de carrière et que je sais où je suis arrivé, on peut dire que c’est une œuvre matricielle, symbole, de mon travail. »